Belgique, havre de cruautés

Pour juguler la belgitude

Être belge, c’est être obligé de se fabriquer soi-même.
Jean-Claude Pirotte

Belgique, terre de cruautés innombrables, subtiles, banales, enfouies, exemplaires ? Oui ! Ouf ! Enfin !

Il est grand temps de se raccrocher à des racines résistantes, qui font des branches bleu pétrole dans le gris du ciel interminable, qui s’empanachent de doutes existentiels, de silences nocturnes, de magouilles obtuses, de rires satisfaits, de mots branlants, impropres, hirsutes et terriblement contagieux. Redevenons, sans le savoir, pathétiques, énormes, maudits, mal élevés, rébarbatifs. Redevenons, sans le vouloir, ataviques, inutiles, incongrus. Car nous ne serons jamais consciencieusement spirituels. Car il est idiot de finasser quand on ne sait pas tricher sans jouir jusqu’à l’indécence. Car la source de notre art - ou est-ce l’inspiration de notre être - est forte, trouble, virile, vibrante, mais pas gazeuse, pétillante, légère, lumineuse.

La Belgique n’est pas gâtée par la nature et le Belge refuse de l’être par la culture. Mais qu’il se ressaisisse avant de rimer avec Manneken-Pis… maintenant qu’il est passé, à la faveur d’une mercantile pirouette qui a nom autodérision décalée, de la science de soi comme con à la conscience de soi comme Belge. Et le voilà à la mode jusqu’à Paris… et fier de l’être ! Beurk !

Il est urgent d’asseoir l’anthropologie viscérale (et non folklorique) de l’homo belgicus, qui dédaigne souverainement les étiquettes maniérées, les projecteurs électriques et les honneurs en plastique, comme tout ce qui passe sans laisser de marques, d’odeurs, de blessures. La frontière linguistique est le modèle déposé de toutes nos cicatrices présentes, passées et à venir. Et il y a une jouissance dans la frontière. Et toute jouissance est un exil. Et l’exil est une ruse, ne sera jamais une recette. La Belgique est le Royaume des frontières ouvertes comme autant de plaies insoupçonnées. La cruauté est ici chez elle. Elle transpire partout. Elle rôde. Elle trône...

Pour la première fois, des artistes descendent dans l’arène où mille cruautés ont trouvé en Belgique un asile accueillant.

Méfiez-vous donc, bâillants badauds de l’art : ça va saigner ! Protégez-vous, jolis Belges de salon, d’opérette ou de composition : vous sortez du zoo ! Détournez-vous, touristes du surréalisme d’un jour : c’est du belge revisité ! Finie la dérision ! Vive l’horreur !

Laurent d’Ursel