Belgique, terre d’écueils

Pour détraquer la belgitude

Je souhaite à chaque Français d’être un écrivain belge.
Amélie Nothomb

Il faut sauver la Belgique pour que son enterrement ne connaisse pas de fin. Être belge est une catastrophe et doit le rester. Belge ne saurait être un vain mot de plus, le mot d’une nouvelle vanité. Le Belge doit redevenir jalousement scabreux et belche résonner comme une onomatopée intempestive, un borborygme incommodant, un vasouillage intraduisible.

Faute d’essence, la Belgique doit exister comme accident. Libre à tous d’en faire un fantastique carambolage. Un modèle d’installation. Une performance contemporaine.

Revendiquer sa belgitude, c’est, au contraire, faire de soi la victime consentante d’une forme très pernicieuse de discrimination positive. Il est vrai que la belgitude s’invite aujourd’hui dans les salons, s’accroche aux cimaises, collectionne les trophées, pique la curiosité marchande, endort la plus élémentaire méfiance.

Bientôt on fera du belge au kilomètre, du belge pour ascenseur, du belge comme médicament, du belge pour devenir belge. On imagine des Belges en tête de gondole, en produit d’appel, en cadeau surprise. D’aucuns châtient déjà leur humour, enrobent leur détresse, plastifient leur accent, s’emballent sous vide, fermentent sous cloche à force de se répéter, commencent à puer copieusement l’ennui. Halte à la récup : le Belge n’est pas une marchandise et la Belge n’est pas une pute. Ou en douce, catimini, stoemelings…

L’humour comme système, carte de visite ou écran de fumée, ne dévaste plus rien. La belgitude est un nouvel académisme.

Au miroir déformant qu’on nous tendait avec condescendance (et derrière lequel nous vaquions à ce métier harassant qui consiste à n’être personne d’autre que soi-même), nous préférons maintenant l’image d’une marque déposée dans laquelle on feint de se reconnaître, pire : devant laquelle nous commençons à grimacer pour mieux y coller.

Mais on nous aime comme ça !

Eh ben, dorénavant, ce ne sera plus réciproque.

Tenir debout sans béquilles ni conservateurs, sans arrières rassurants, sans sa place préchauffée dans l’Histoire, au Musée, au creux de la Langue, ça c’était du sport existentiel ! Être à soi son propre sillage, ça c’était fortiche ! Et quelle fierté c’était, précisément, de n’en avoir aucune ! Quel luxe c’était d’être historiquement irresponsable, culturellement athée, linguistiquement apatride ! Quel confort ! Quelle classe ! Quel gain de temps dans la course vers l’essentiel qui est l’éternité du néant !

Ce pays très plat qu’aucun destin ne précédait, qui ne ressemblait à rien sinon à quelque malédiction, ce pays en forme de gag douteux n’était promis qu’à une terrible et sublime fatalité : devoir compter sur sa propre impuissance pour se sortir de soi-même, sans détour balisé, sans jamais se bercer d’histoires, de majuscules, de légendes autres que cyclistes. Voilà que ce pays condamné d’avance commue sa peine en stratégie de communication. Car la belgitude, cette science de l’invagination du moi, est une authentique entreprise de formatage de l’âme sous prétexte d’une restauration de sa compétitivité sur le marché des clichés dévastateurs.

Disons-le tout net : un Belge qui se regarde être belge est un Belge bon pour l’exportation, à reconduire à la frontière, à remplacer par un immigré fraîchement revenu de tout, désespérément livré à lui-même et imperméable à toute illusion. Car une louange est une intrusion qui a trouvé sa cible. Car une flatterie est un viol qui a fait mouche. Car la mode est un crime mental. Car le contraire d’une infirmité est une infirmité qui s’ignore.

Mais comment crever la baudruche enflée de la belgitude ? Comment préserver l’abcès délectable qu’est la Belgique ? Dernière action en date : « Pour le rattachement de la Belgique au Congo ! » (manifestation populaire). Prochaine action en cours : Toute cruauté est-elle bonne à dire ? Le vernissage de la Belgique (exposition collective).

La belgitude est une vengeance et la vengeance est la revanche des lâches qui ont renoncé à leur héroïsme, se galvaudent dans la gloire, attrapent de la bouteille et finissent par s’enivrer. Quelle déchéance !

Bravons le succès, repoussons les avances, redevenons insortables.

Belges dissidents, osez la dissonance ! Au lieu de divertir, faites diversion !

Laurent d’Ursel